PROJETS PERSONNELS / La Paix

du 17 octobre 2015 au 9 janvier 2017
Jean-Baptiste Doulcet – Illés Sarkantyu : La Paix
Musée du Pays de Sarrebourg
http://www.ville-sarrebourg.fr/

« Créer quelque chose, c’est faire écho à d’autres artistes. » Francis Bacon

La citation de Francis Bacon est à-propos lorsque l’on connaît la collaboration profonde et fertile entre Marc Chagall et le maître verrier Charles Marq ainsi que son épouse Brigitte Simon. Non seulement Charles Marq réalisera pour l’artiste une gamme complète de verres plaqués – qui permettaient une riche modulation de lumière et de couleur à l’intérieur d’un même verre1, mais le maître verrier saura également faciliter la lisibilité de l’œuvre de Marc Chagall par un tracé du réseau des plombs des plus hardis. Ainsi, s’entrelacent deux savoirs, deux sensibilités afin que « l’univers lumineux et fleuri des passions sanctifiées »2 nous parvienne dans la plus grande clarté et simplicité.

Lorsque le photographe-cinéaste Illés Sarkantyu et le compositeur-musicien Jean-Baptiste Doulcet ont été invités à s’inspirer de l’œuvre de Marc Chagall et ont choisi de travailler sur le vitrail « La Paix » ou « L’Arbre de Vie » de la Chapelle des Cordeliers de Sarrebourg, ils se sont inscrits tout comme Marc Chagall et Charles Marq avant eux dans un schéma créatif à quatre mains.
Mais comment faire écho à un artiste tout en apportant un regard nouveau ? Il semblerait que la clé soit – au-delà du respect immense pour ce qui a été accompli – une compréhension aiguë de la nature de l’homme et de l’œuvre. Plonger au cœur des préoccupations de Marc Chagall et de sa matière était ainsi le moyen d’interpréter et de réinventer un langage à partir d’un alphabet déjà connu.



Marc Chagall déclarait « En arrivant en France, je fus frappé par le chatoiement de la couleur, le jeu des lumières et j’ai trouvé ce que je cherchais aveuglément, ce raffinement de la matière et de la couleur folle »3.
La problématique du vitrail rejoint celle de la photographie puisque le rôle de la lumière y est essentiel. La lumière accompagne le geste artistique et le transcende. Aussi, depuis sa création, la photographie n’a de cesse de témoigner d’une vérité et de révéler ce qui est vu mais pas encore regardé.
Illés Sarkantyu est allé puiser dans la matière colorée les traces de la création dévoilées par la lumière : empreintes des doigts de Marc Chagall, touches du pinceau… et constituer ainsi une image de la voix intérieure. Marc Chagall ne déclarait-il d’ailleurs pas : « Un vitrail représente la cloison transparente entre mon cœur et le cœur du monde »4.

Marc Chagall cherche à transmettre ou tout du moins à témoigner des valeurs humanistes. « Pour l’esprit religieux voire mystique de Marc Chagall, tout dans l’univers se tient et est mû par l’amour ; êtres et choses sont entraînés dans une circulation totale où il n’y a ni haut ni bas, ni pesanteur ni résistance »5.
Illés Sarkantyu a cadré son image, tout comme Charles Marq avait pensé la trame de ses plombs, afin de montrer une nature différente mais bien réelle du vitrail à savoir une abstraction dans une œuvre figurative et narrative où « autant d’univers colorés, modelés sont entraînés dans une gravitation enivrante »6 et dans laquelle le visiteur plonge dans l’émotion de la matière. L’émotion est au cœur de l’œuvre de Marc Chagall et si ses tableaux nous touchent, « peut-être est-ce parce qu’ils sont fondés sur une conception positive du rôle de l’art : en l’occurrence, émouvoir et enseigner ce que les hommes ont de meilleur dans leurs certitudes terrestres »7.

« Depuis ma première jeunesse, j’ai été captivé par la Bible. Il m’a toujours semblé et il me semble encore que c’est la plus grande source de poésie de tous les temps. Depuis lors, j’ai cherché ce reflet dans la vie et dans l’art. La Bible est comme une résonance de la nature et de ce secret, j’ai essayé de le transmettre »8. Marc Chagall considère que son art est un prolongement de la parole, que l’art, comme la littérature, peut raconter une histoire ou témoigner d’une expérience9. Selon Illés Sarkantyu, mettre en avant les détails imperceptibles c’est faire s’incarner un « langage pictural premier à la portée universelle ». Telle une partition musicale à déchiffrer, chaque signe de la gestuelle de l’artiste est une note d’une composition intime à résonance universelle.



A sa passion pour la musique – que Marc Chagall écoutait en travaillant – s’ajoutait son désir de faire entendre la musique dans cet art silencieux qu’est la peinture. Illés Sarkantyu nourri de cet aspect de l’univers chagallien, fractionne le vitrail en modules comme les barres de mesure en musique et constelle sur un mur des photographies telles des notes disséminées sur une partition. La création musicale de Jean-Baptiste Doulcet (solo ou dialogue entre piano et violoncelle) est elle aussi liée à ce principe de lecture personnelle : tout d'abord à partir de la perception globale du vitrail tel qu'il est, ce qu'il signifie, mais aussi de la forme photographique d’Illés Sarkantyu. Ses compositions « évoqueraient d'emblée la vie interne de l'image ».





Tout dans le vitrail « La Paix » ou soulignons-le « L’Arbre de Vie » de Marc Chagall évoque la vie et sa célébration : le bouquet de fleurs comme un grand cœur dont les bienfaits jaillissent et nourrissent l’Homme puisqu’en son centre réside le couple Adam et Eve qui semblent ne faire qu’un10, le tout sublimé par la lumière et les couleurs éblouissantes.

Sans la lumière qui transperce la matière – symbole du Message Biblique, cette matière reste terne, stérile à l’image du dos du vitrail. La lumière révèle et crée le volume. La problématique du volume sera une question fondamentale et récurrente chez Chagall. Illés Sarkantyu et Jean-Baptiste Doulcet par l’exposition-concert traduisent cette réflexion par des jeux de rétroprojections et de mise en espace des musiciens.

« Tout peut changer dans la vie et dans l’art, si nous prononçons le mot amour sans honte… C’est en lui que réside l’art véritable… » Marc Chagall

Audrey Bazin


1. Charles Marq, Les vitraux de Chagall, 1957-1970, chez A.C. Mazo éditeur, Paris, par Robert Marteau, 1971.
2. André Salmon, A propos de Marc Chagall, édition Rumeur des Anges, 2003.
3. Gérard Fontaine, « Le Plafond de Marc Chagall », in Gérard Fontaine, L’Opéra de Charles Garnier. Architecture et décor intérieur, Éditions du Patrimoine, Paris, 2004.
4. Daniel Marchesseau, Chagall, Ivre d’Images, coll. Découvertes Gallimard (n°241), séries Art, Gallimard, 1995.
5. Jean-Michel Foray, Chagall et les modernes, in cat. d’exposition Chagall, connu et inconnu, RMN, Grand Palais, 2003.
6. André Salmon, A propos de Marc Chagall, édition Rumeur des Anges, 2003.
7. Jean-Michel Foray, Chagall et les modernes, in cat. d’exposition Chagall, connu et inconnu, RMN, Grand Palais, 2003.
8. Jean-Michel Foray, Chagall, Le petit dictionnaire en 52 symboles, RMN, 2013.
9. Ibid.
10. « Mâle et femelle, Il les créa » La Bible, Genèse I, 27.